2012-03-24

Extrait Homo sapiens syntheticus


Extrait du volume II de Hôdo, la légende, « Homo sapiens syntheticus » publié chez Édilivre, dans la collection Coup de coeur (ISBN 9782812189562)

Chapitre 32. L'acte suprême

Seul le rabbin de la ville daigna accepter l'invitation de Ghazâl. Son Éminence comprit, hélas, que la paix ne s'acquérait pas facilement lorsque le vieux Juif lui expliqua pourquoi il était l'unique représentant.
— Le nonce est retenu prisonnier par les forces rebelles. Je suis envoyé pour vous conduire à leur chef. Il veut s'entretenir personnellement avec Son Éminence Ghazâl et vous autorise à l'accompagner. Il ne répond pas des conséquences que votre refus entraînerait sur l'otage.
— Nous n'avons pas le choix, répondit Nic.
— Je crains qu'il ne s'agisse d'un piège ! Soyez prudents, ajouta le chef spirituel. Les rebelles tueront probablement le nonce, comme ils l'ont déjà fait avec le mullah.
— Ils l'ont assassiné ! s'indignèrent les Hôdons.
— Pour l'exemple. Je crois que les bourreaux en avaient décidé autrement. En effet, lorsque les rebelles m'ont invité à rendre visite au prisonnier pour vous rapporter qu'il était vivant, celui-ci m'a fait comprendre que c'était grâce au mullah. Je n'en sais pas plus. Nous avons à peine eu le temps d'échanger quelques mots. On m'a obligé de sortir lorsqu'il m'a chuchoté qu'il préfèrerait mourir plutôt que trahir même, il insista, hors sacrement de confession. Je vous dis cela, tel quel, car j'ai senti qu'il y tenait à vous communiquer un message confidentiel.
Nic comprit. Le nonce devait connaître le secret des androïdes.
— J'irai ! annonça simplement Ghazâl.
— C'est bien ce que je disais, nous n'avons pas le choix, fit le commandant en haussant les épaules.
Son « nous » concernait évidemment toute la petite équipe qui le suivait depuis le début de leurs péripéties sur Terre. Il était inutile de demander qui viendrait, tout autant que de conseiller de ne pas se joindre à l'équipée
Le rabbin les conduisit devant l'un des innombrables bunkers désaffectés qui ceignaient la Ville de la Paix. Il prit l'allinone et annonça son arrivée. La porte blindée s'ouvrit. Personne ne les attendait derrière. Des boyaux souterrains reliaient les différents postes de protections urbaines et conduisaient à diverses salles qui pouvaient servir d'abri en cas de siège. C'était là que s'était établi le haut commandement révolutionnaire.
— Je présume qu'il faut suivre les couloirs éclairés, proposa Petit Cheval Blanc.
— Cela ressemble plutôt à un piège à rats, constata Nic qui conduisait la troupe en suivant les rails de lumière. J'espère, Tanaka, que votre commando arrivera à temps comme la cavalerie.
— Oh ! Non ! Pas à cheval, héliporté ! En tout cas, il sait au moins où nous sommes rentrés : c'est l'avantage d'avoir une balise diplomatique !
— De toute manière, Rûdâba et le Ninja protègent nos arrières et seront là pour les guider.
À la queue leu leu, les émissaires suivaient Nic. Suga et les trois gynoïdes fermaient la marche.
— Chut ! fit Moka. Je perçois des signes de vie.
— Double source, renchérit Chica. Phonique à notre droite, derrière cette porte entrebâillée : un râle. Radio derrière celle qui est fermée devant vous. Ne bougez pas !

Elle écoutait en silence. Nic connaissait trop les gynoïdes pour ne pas remarquer à leurs attitudes qu'elles dialoguaient entre elles.
Lentement, Ghazâl et Moka rebroussaient chemin et se positionnèrent de chaque côté de la dernière porte que le groupe avait franchie. Le commandant avait compris, elles voulaient empêcher sa fermeture. Ils étaient maintenant en plein dans le piège et elles voulaient assurer une issue de secours.
Soudain, le rabbin perçut à son tour le râle qu'avait entendu Chica, et s'écria :
— C'est le nonce ! C'était là que je l'avais vu, il faut que j'y aille, il n'est pas mort et il souffre peut-être. Nous ne pouvons pas le laisser là.
Il se précipita dans le cachot entr'ouvert avant que Nic ait pu crier désespérément « Non ! »
Trop tard.
— Docteur Suga ! Vite ! La bombe, dans la cellule, apportez-la-moi ! Je m'occupe de celle-ci, cria presque Chica en pointant du doigt un coin du cachot.
Nic devina que les gynoïdes avaient découvert l'emplacement d'engins de mort qui devaient souffler les émissaires de la paix. Mais pourquoi demander à Suga de ramener la bombe qui se trouvait dans le cachot où gisait le nonce ? Il était plus rapide et agile que le Japonais. Mais déjà, le vieux savant s'était précipité dans la pièce, car, en retrait du groupe, de son point de vue, il avait aperçu la petite lumière verte qui indiquait que le chargeur venait de s'armer.
Chica arracha la fausse lampe qui cachait le second explosif. Elle n'eut pas le temps d'attendre Suga : un humain courait plus vite qu'elle. Elle se précipita vers la porte qui menait à l'extérieur et que ses sœurs gynoïdes maintenaient ouverte grâce à leur poids.
Mais le vieux savant japonais réalisa qu'il n'aurait pas le temps de donner la bombe à Chica. Il la jeta dans le coin de la geôle, derrière la porte blindée, puis aida le rabbin à traîner le nonce hors de sa cellule.
Bansaï ! Katsutoshi aurait été fier d'elle. La gynoïde cria sur tous ses émetteurs, vocal, radio et infra rouge. Était-ce un cri que Chica lança au Ciel, à l'univers entier, pour se donner du cœur ou pour signer son acte, l'acte sublime de donner sa vie pour que d'autres vivent ?
Sa course était lente, comme dans ces films du genre catastrophe qu'elle visionnait pour perfectionner son métier de pompier et de secouriste. Elle avait remarqué cet artifice qui consistait à ralentir le mouvement du héros qui luttait contre le temps ou la mort. La mort. Elle s'y précipitait, pesamment car sa lourde structure ne lui offrait pas l'agilité des humains. Sa lourde structure offrait néanmoins un bouclier efficace. Elle serrait la bombe contre sa poitrine. Ce serait l'effacement de tout ce qu'elle avait été. Pas le temps de se déconcentrer pour tenter l'ultime sauvegarde de sa personnalité, chaque seconde comptait. Elle devait s'éloigner le plus possible de ses amis, hôdons ou terriens, humains ou androïdes.
Les deux ecclésiastiques étaient hors de la pièce piégée et Petit Cheval Blanc tira le nonce à reculons vers Nic qui lui intima de s'allonger.
Suga voulut s'assurer que l'explosif était bien placé pour limiter le souffle.
La détonation frappait les senseurs de Chica en de si nombreux endroits simultanément qu'elle n'aurait pu dire de quoi elle souffrait. D'ailleurs, à quoi bon ? Déjà, des pans entiers de sa mémoire s'éteignaient, déjà elle ne touchait plus le monde qui l'entourait. Un torii surgit devant elle, l'âme de Katsutoshi lui lançait un dernier adieu. Non ! Elle avait mal vu dans la pénombre crépusculaire, il s'agissait d'une porte d'un antique temple égyptien comme elle avait vu à Héliopolis. Sa vue brouillée l'induisait en erreur, c'était en fait deux obélisques. Adela, sa mère, ne serait plus à ses côtés. Où avait-elle vu ces deux monolithes ? Il n'y en avait qu'un. C'était un parallélépipède étrangement étincelant dans la nuit, dressé telle une colonne. Un dernier rai de lumière qui s'éloignait au fur et à mesure qu'elle s'en approchait. Le dernier bit s'éteignit.
Nic se releva à quatre pattes, les humains paressaient indemnes. Il avança comme boxeur groggy vers les décombres de l'explosion croisant Moka et Ghazâl qui se relevaient à leur tour. Au bout du couloir, vers l'issue arrachée par le souffle, sous un rayon de lumière lunaire, il s'agenouilla et prit délicatement la tête de Chica.
— Elle est… avec une infinie précaution, il cherchait ses mots. Elle s'est définitivement éteinte ? demanda-t-il à Moka qui l'avait rejoint.
— Oui ! Définitivement. Elle n'a pas pu se sauvegarder.
Le commandant constata des larmes, sur les joues de la gynoïde. C'était la première fois qu'il en voyait. Jamais auparavant, la femme n'avait su se servir de cet artifice. Sa gorge s'étrangla d'émotion et le vieux commandant, celui qui pilota le célèbre Livingstone, se violenta pour ne pas se laisser emporter par le chagrin. Une violente rage l'envahit, et dans son for intérieur il cria : « Plaise à Dieu, si celui-là existe, de prendre cet être dans son prétendu paradis ! »
Le Ninja et Rûdâba pénétrèrent dans les boyaux avec quelques commandos yakusa. Les autres avaient pris en revers les rebelles.
À la vue de leur commandant, ils comprirent que l'heure n'était pas aux congratulations. Péniblement, Nic se releva, tituba pour rejoindre Tanaka accroupi à côté de Suga.
— Et lui ? demanda Nic au Japonais.
— La bombe a explosé quand il refermait la porte de la prison. Sa famille réclamera son corps. Je crois qu'elle serait honorée si vous acceptiez un peu de ses cendres sur Hôdo, et si une part pouvait être vénérée ici.
Nic se tourna vers Moka.
— Quant à nous, dit-il, nous ramenons les restes de Chica sur sa planète. Allons, nous n'avons plus rien à faire ici, je crois, il est temps que nous retournions sur Hôdo.
La paix coûtait décidément trop cher sur cette planète.
Extraits de romans de Hôdo
Les pionniers de Hôdo Homo sapiens syntheticus Les anges déçus Jikogu Terra se meurt