2010-05-09

Le vent et la tempête

Un article de Livingstone.

En psychothérapie, il n'est pas rare de devoir faire remonter à la conscience des souvenirs enfouis pour soigner le patient. La mémoire est effectivement sélective et elle oublie ce qui ne sert à rien pour l'intelligence qu'elle alimente, mais aussi ce qui risque de déstabiliser la structure mentale. Le problème est que les souvenirs oubliés ne le sont pas toujours complètement.
Il reste des traces dans l'énorme trame qu'est notre cerveau, et sur ces traces, jour après jour notre personnalité se tisse, créant parfois des noeuds très complexes. Ces complexes peuvent devenir si gênants pour le bon déploiement de la personnalité qu'il devient indispensable de remonter à la source et de s'en remémorer pour résoudre le problème bloquant.
Dans le concept hôdon, les sociétés sont souvent assimilées à des organismes pensants. Même si les humains qui les composent ont plus d'autonomie que les cellules qui les constituent, certains comportements de l'intelligence sont analogues.
Les sociétés humaines conservent dans leur mémoire un historique commun qui peut devenir un poison psychologique entravant tout développement sain et harmonieux. Mais les humains ne sont pas des cellules bien disciplinées vivant en synergie. L'autonomie est telle que le besoin de domination est presque un corollaire. Et certains humains plus que d'autres sont friands de domination de l'homme par l'homme. Ces dominants se comportent souvent comme les « neurones » de leur société, sauf que les neurones, eux, ne s'arrogent aucun privilège. Ces transmetteurs d'ordres, d'action et de pensée savent entretenir les souvenirs douloureux pour « profiter » de l'énergie, essentiellement négative mise en jeu. Ne lorgnons pas sur le voisin, nous sommes tous concernés, c'est d'ailleurs pourquoi le concept hôdon ne doit pas être identifiable à aucune culture.
Le devoir de mémoire est presque gênant comme définition rien qu'à cause du mot « devoir » qui, issu de la bouche d'un tyran, peut revêtir de nombreux sous entendus.
S'il y avait — et j'espère qu'il y aura un jour — une psychothérapie des sociétés, elle ferait sans doute comme avec les humains. Elle ferait remonter tous les ressentiments associés à un événement, mais non dans le but de faire souffrir soi ou les autres, de culpabiliser ou de chercher vengeance. Il faut extirper le complexe qui finalement masque en justifiant plus qu'il n'engendre une impuissance, celle de ne pas pouvoir s'en sortir dans le présent. Un tel ressassement est malsain s'il ne sert pas à comprendre la cause première qui était souvent le fait de cascades de malentendus, de peur, de réactions irrationnelles... aussi irrationnelles que celle de rejeter la faute sur autrui lorsqu'on n'est pas capable de résoudre ses problèmes.
Hélas, à la place des psychothérapeutes de société et il n'y a aujourd'hui que pléthores de semeurs de haine qui pointe du doigt la partie visible de l'iceberg, en appelant cela la mémoire : celle qu'on doit se souvenir, pour maintenir le niveau d'adrénaline assez élevé pour engendrer de nouveaux pouvoirs avec leurs nouvelles têtes dont ils rêvent de faire parties, portés par leurs troupes hypnotisées, galvanisées par cette puissance incroyable qu'est la haine soigneusement distillée et entretenue. Hélas, la compassion et la solidarité peuvent être facilement soufflées par les semeurs de vents qui espèrent lever les tempêtes.
Mais quand donc l'humanité comprendra que si la seule réponse à la vengeance est la vengeance, il n'y aura jamais autre chose que des lamentations en souvenir ?